Québec : Sur la banquise avec les bébés phoques

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Chaque année en février-mars les phoques du Groenland descendent jusqu’aux Iles de la Madeleine pour mettre bas. L’occasion d’observer de près les blanchons qui viennent de naître.

une touriste et un bébé-phoque
Tête à tête entre une touriste et un bébé-phoque (Image extraite d’une vidéo du Château Madelinot aux Iles de la Madeleine)

Cap-aux-Meules au petit matin. Les pilotes ont retiré les housses qui protègent les turbines des hélicoptères et commencé le dégivrage. Déjà, les premiers touristes de la journée déboulent en combinaison de survie rouge fluo et grosses bottes fourrées Sorel, célèbres sur tous les chantiers du Québec. La première fournée prend place et l’appareil s’élance au dessus des falaises de Belle Anse prises dans un étau de glace. Le débarris, la partie immobile de la banquise, celle qui reste soudée au littoral, défile. La première saignée apparaît bientôt, là où la mer a réussi à se frayer un chemin. De l’autre côté de ce chenal de quelques mètres de largeur, se trouve la glace « vivante » qui se déplace au gré des vents, marées et courants ; qui se crevasse et se brise ; dérivant pour mieux revenir, d’un seul bloc ou bien par plaques qui se chevauchent, se disloquent ou se soudent entre elles dans un gigantesque chaos. C’est sur cette portion de banquise coincée à l’embouchure du Saint-Laurent que les phoques du Groenland viennent mettre bas chaque année au mois de mars. Repérer la mouvée, la colonie de phoques, depuis l’hélicoptère n’est pas une mince affaire. Blanc sur blanc, autant chercher une aiguille dans une meule de foin. D’autant que la glace pouvant dériver d’une cinquantaine de kilomètres par jour, les positions observées la veille ne servent pas à grand chose. Après une bonne demi-douzaine de cercles, le pilote pointe du doigt un troupeau d’une cinquantaine de femelles qui se réchauffent aux premiers rayons du soleil. Les pales brassent l’air vif et pulvérisent une neige poudreuse dans un rayon de trente mètres. Craintives, les mères abandonnent leur progéniture et se précipitent dans l’eau en ondulant de toute leur graisse.

Photo : Jean-Baptiste Rabouan

Première rencontre avec les blanchons. Un regard doux et terriblement expressif, de petits gémissements qui ressemblent à des cris de bébé, des mouvements gauches et mal coordonnées… L’animal ressemble bougrement à un nourrisson en train de ramper dans un Babygro trop grand pour lui. Celui-là, d’un pelage jaune, n’a pas plus d’un jour. Sur le ventre, une petite tâche rouge, le cordon ombilical, pas encore cicatrisé. Non loin de là, une flaque de sang a bruni le sol gelé, trace du récent accouchement. On distingue le placenta déjà englouti par la banquise. Entre la douillette vie in utero et le monde extérieur, le nouveau-né aura encaissé un choc thermique de 50°. Pour les approcher au plus près et les tenir dans leurs bras, certains emploient une technique héritée des vieux chasseurs : placer une main devant les yeux du bébé-phoque, qui se recroqueville instantanément comme un hérisson. Ainsi engourdi, il se laissera caresser comme une grosse peluche.

Sous l’œil réprobateur de maman-phoque qui risque une tête en forme de périscope depuis l’un des trous de respiration qu’elle a creusés dans la banquise. Signe des temps, ces chasseurs qui faisaient la une des journaux du monde entier il y a quelques années, traquant les blanchons pour leur fourrure immaculée, gourdin ensanglanté à la main, sont ceux-là mêmes qui guident aujourd’hui les touristes sur la banquise. Les campagnes orchestrées par Brigitte Bardot et Brian Davies de l’International Fund for Animal Welfare, suivi par l’embargo européen sur la fourrure, ont signé le glas du commerce des peaux. Les 15000 habitants des îles de la Madeleine dont le secteur pêche est complètement sinistré se sont tournés vers le tourisme hivernal. Qui, en effet, auraient été mieux qualifiés que ces hommes qui, autrefois, tiraient leurs canots sur plusieurs kilomètres au milieu des bouscueils, remparts de glace enchevêtrés, pour aller traquer le loup-marin ? La banquise et ses pièges diaboliques ont endeuillé plus d’une famille de Madelinots pour qui cette chasse traditionnelle était un complément alimentaire indispensable au cœur d’un hiver rigoureux. Le phoque n’étant pas un animal en voie d’extinction (quatre millions de phoques migrent chaque année au large de Terre-Neuve et aux îles de la Madeleine où on enregistre 500 000 naissances), des quotas de chasse ont été instaurés mais il est désormais interdit d’abattre un nouveau-né. Ce dernier grossit à vue d’œil, passant de neuf à trente-cinq kilogrammes en l’espace de deux semaines. A partir du seizième jour, il entame sa mue, perd son nom de blanchon en même temps que ses poils (on les collecte pour confectionner des mouches pour la pêche à la ligne) et acquiert le statut de guenillou. La semaine suivante, il devient beater (ou brasseur) et peut être chassé s’il n’a pas été bagué. Attention, cependant, les excursions sur la banquise ne sont pas garanties. Le réchauffement climatique est passé par là compromettant parfois la saison touristique, la glace n’étant pas assez solide pour qu’un hélicoptère puisse se poser. Sans compter les conditions météo spécifiques aux Iles de la Madeleine. A cause du brouillard, il arrive que des Japonais (85 % de la clientèle) ne puissent observer les phoques que sur la vidéo de leur hôtel ! Et là, comme diraient les Québecois, c’est vraiment pas fun.

Pour en savoir plus :  Séjournez au Château Madelinot

Les chasseurs de phoques se sont transformés en guides
Les chasseurs de phoques se sont transformés en guides accompagnateurs (image extraite d’une vidéo du Château Madelinot)